REPORTAGE  
New Security Magazine 159 – juillet 2021

Les caméras de sécurité – Particulièrement utiles, mais pas une solution miracle

Les caméras en rue. Tout le monde a un avis, hélas pas toujours fondé sur la connaissance des faits. Une voix peu entendue est celle de la police qui est pourtant l’un des principaux utilisateurs d’images de caméras. New Security a rencontré le premier commissaire divisionnaire Philip Caestecker, Chef de Corps de la Police locale d’Ostende. La ville d’Ostende a fait plusieurs fois la une de l’actualité lors du dernier épisode corona, et on a pu découvrir toute la diversité des tâches de la police. Le Chef de Corps a une vision sobre des caméras de sécurité : ce ne sont pas des solutions miracles mais des instruments utiles au travail de la police.

« Ces dernières années, Ostende a énormément investi dans le Corps de police », lance le premier commissaire divisionnaire Philip Caestecker, nommé Chef de Corps de la Police locale d’Ostende en 2001. « Dans les prochaines années, des sommes importantes seront dégagées pour augmenter l’effectif et acquérir de l’équipement. Comme tout Corps de police, nous sommes confrontés à une variété de tâches et à d’autres formes de criminalité. Ostende est une ville particulière. La ligne de base de la Police locale d’Ostende est ‘Recht door zee’. Trois mots, dont on peut philosopher pendant des heures. En tant que ville côtière dotée d’un port, d’un aéroport et d’une connexion directe avec le trafic ferroviaire national et étranger, notre situation est unique. Tout comme la croissance exponentielle des résidents et des visiteurs en été, l’été 2020 n’ayant été en rien comparable suite aux circonstances connues. Sans caméras, nous aurions manqué d’yeux pour rester maître de la situation. »

ANPR

Les 8 caméras ANPR installées le long des voies d’accès menant à Ostende (en tant que ville côtière, il ne faut surveiller qu’un demi-cercle) ont démontré leur utilité à plusieurs reprises. La reconnaissance des plaques d’immatriculation détecte notamment les véhicules signalés ou non assurés, non immatriculés ou non conformes. Les images peuvent être utilisées ultérieurement lors d’une enquête judiciaire, pour reconstituer les déplacements d’un suspect. Deux caméras ANPR mobiles couvrent les routes secondaires ou sont déployées dans un quartier dans un but précis. Les caméras ANPR agrémentent aussi la vie des citadins. Voyez l’optimisation de la mobilité par l’harmonisation des feux de signalisation au flux de la circulation. En matière de mobilité, la Police locale d’Ostende travaille avec Scelta Mobility, un bureau spécialisé en mobilité offrant un éventail de services aux entreprises, aux administrations publiques et aux établissements récréatifs, qui se distingue par une approche multidisciplinaire et une vision large de la mobilité.

Comme l’amélioration est toujours possible, de nouvelles applications sont envisagées avec les caméras ANPR. Il s’agit de juguler les nuisances typiques auxquelles Ostende est régulièrement confrontée, comme la présence de voitures sur la digue, au grand dam des promeneurs et des cyclistes. « Avant l’été, tout le monde veut mettre ses affaires dans la cabine de plage, et les retirer plus tard. Mais la digue est une zone piétonne. Si vous voulez vous y rendre en voiture, il faut un laisser-passer. Lors de la demande du laisser-passer, vous devez indiquer votre plaque d’immatriculation. Les cinq caméras ANPR planifiées sur la digue scanneront les plaques d’immatriculation : si vous avez un laisser-passer, vous n’aurez rien à craindre, si vous n’en avez pas, attendez-vous à une contravention. »

Caméras de sécurité

Près de 60 caméras de sécurité sont stratégiquement déployées sur le territoire d’Ostende. Il y en a dans les lieux de divertissement mais aussi aux carrefours très fréquentés, le long des grands axes, dans les rues commerçantes, à la gare, dans les parcs, à la caserne de la Marine et autres espaces publics. « Chaque caméra coûte environ 30.000 euros », souligne Philip Caestecker. « Les résidents me demandent régulièrement de placer une caméra dans leur rue ‘parce qu’il s’est passé quelque chose une fois et qu’une caméra ne coûte finalement pas si cher que ça’. On peut en effet acheter une caméra en ligne ou dans un magasin d’électronique pour moins de 1.000 euros mais ce modèle n’a rien à voir avec les caméras professionnelles que nous utilisons. Voyez la transmission sans fil d’images en temps réel vers notre salle de contrôle, la qualité HD des images qui nous permet d’avancer dans nos investigations (identification d’un suspect), l’autonomie, le boîtier anti-vandalisme, le système de suspension et, non des moindres, un contrat de maintenance fiable. Aucune de nos caméras de sécurité n’a plus de trois ans. »

Six caméras mobiles sont utilisées dans le cadre d’actions ciblées comment le dépôt sauvage. A Ostende, quelques 200 points sont régulièrement confrontés à ce problème et les incivilités ne doivent pas rester impunies. Lors de l’application de certaines mesures COVID-19, les caméras de sécurité ont aussi été un outil bien utile. Dans le domaine de la gestion des foules, la Police locale d’Ostende travaille avec ToB-Seen de Beerzel. Le leitmotiv est de répartir la masse de personnes de manière proactive. Des écrans led installés au centre-ville sont pilotés depuis le dispatch. Les responsables de zones laissent les stewards guider les personnes en douceur vers la bonne direction. Sans lever le doigt car cela provoque des réactions négatives, et le résultat est identique : éviter que trop de personnes ne se rassemblent dans un petit espace.

“On a volé mon vélo”

Les images des caméras de sécurité sont conservées pendant 30 jours, un délai qui peut être allongé en cas de nécessité. Au dispatching, les images des caméras de la ville peuvent être projetées sur des grands écrans. Elles sont aussi visibles à la salle de crise, pour coordonner et gérer des événements ou une catastrophe, lorsque des parties externes sont invitées.

Cependant, les caméras donnent plus de travail aux services de police. « Prenez le cas d’un vol de vélo à la gare. Jadis, la victime venait faire une déclaration de vol et puis il n’y avait plus qu’à espérer que l’on retrouve le vélo. Appelez ça du classement vertical. Aujourd’hui, nous ne laissons plus passer cela. La victime mérite que l’on retrouve son vélo, ce qui veut dire qu’il faut visionner les images des caméras de plusieurs jours. Ce travail peut facilement occuper un agent durant une journée, mais le taux d’élucidation a sérieusement augmenté. A l’inverse, des images peuvent disculper un accusé lorsqu’aucune infraction pénale n’a été commise. »

Travail supplémentaire

Selon la gravité ou les dommages causés lors d’une infraction (violation, délit, crime), les images des caméras de surveillance privées sont également utilisées. Elles sont nombreuses à Ostende et la police compte sur les responsables des caméras (commerçants, entrepreneurs, exploitants d’infrastructures sportives, exploitants horeca, particuliers voulant surveiller l’entrée de leur maison ou jardin, …) et le respect de l’obligation de déclaration des caméras de surveillance. Classer une affaire par manque de preuves et libérer le criminel est grave, d’autant plus quand des images sont disponibles mais qu’elles ne peuvent pas être utilisées par méconnaissance de la loi.

Le travail supplémentaire généré par les caméras de sécurité ne l’emporte pas sur les avantages que Philip Caestecker répartit dans trois catégories : préventif, proactif, réactif. « Les caméras ont un effet dissuasif. Si vous savez que vous pouvez être filmé, on peut s’attendre à ce que le criminel réfléchisse à deux fois avant de passer à l’action. Nous remarquons une diminution du nombre de vols à la tire dans des lieux (fréquentés) spécifiques comme les sites d’embarquement de bus et de trams. Le proactif signifie que nous pouvons intervenir avant qu’une action illégale ne se produise. Si on remarque sur les images en live qu’une tension s’installe dans un lieu de sortie, nous pouvons envoyer une patrouille. Cette présence peut déjà ramener la situation à la normale. Le réactif est ce que j’ai déjà expliqué avec les images de caméras qui sont des instruments utiles pour résoudre un délit. Il est évident que les caméras de sécurité augmentent le taux d’élucidation de manière existentielle. »

Lors d’une visite de travail du gouverneur de la province de Flandre occidentale et de Chefs de Corps dans plusieurs villes chinoises, où une attention était accordée aux caméras de sécurité, Philip Caestecker a pris conscience que l’on pouvait ‘aller trop loin’. « Nous voyons beaucoup de choses, eux voient tout. A un carrefour banal, nous avons compté les caméras : il y en avait plus de 60 ! Si un piéton pose un pied sur la route alors que le feu est rouge, son portrait apparaît sur un écran et avec la reconnaissance faciale et le couplage des ressources disponibles, son nom est connu et la contravention est envoyée à son adresse privée. Quiconque pense que la Belgique est devenue un Etat policier lors de la lutte contre la pandémie – qui n’a pas entendu cela ? – devrait voir ce qu’il se passe réellement dans un Etat policier. Croyez-moi, même moi en tant qu’officier de police, je ne veux pas vivre dans une telle société car l’usage exagéré de caméras de sécurité est une atteinte à nos valeurs démocratiques et à nos libertés. »

« Les caméras de sécurité augmentent le taux d’élucidation de manière existentielle » –

Premier commissaire divisionnaire Philip Caestecker (Chef de Corps de la Police locale d’Ostende)

Arrêt Antigone

Jadis, certains individus malins pensaient avoir trouvé l’argument – ils ne savaient pas qu’ils étaient filmés dans un lieu public – pour être libéré malgré des preuves irréfutables de leur infraction par des images de caméra. Depuis l’arrêt Antigone du 14 octobre 2003, la position sur l’utilisation de preuves recueillies de manière illicite est tempérée : une preuve obtenue illégalement est admissible sauf si le respect des conditions de forme concernées est prescrit à peine de nullité, ou lorsque l’irrégularité commise a entaché la fiabilité de la preuve, ou lorsque l’utilisation de la preuve est contraire au droit à un procès équitable.

Dans l’arrêt du 22 avril 2017, la Cour d’appel d’Anvers a appliqué l’arrêt Antigone dans un litige civil, sans caractère de droit public, un cas spécifique d’utilisation d’images de caméra. La Cour devait se prononcer sur une action civile en réparation de dommages causés aux distributeurs de pain de la partie demanderesse. A cet égard, des images de caméra ont été utilisées, lesquelles rendaient les faits clairement visibles. Cependant, le placement et l’information sur la présence des caméras n’étaient pas conformes à la loi du 21 mars 2007 réglementant le placement et l’utilisation de caméras de surveillance. Il n’y a eu aucun différend à ce sujet entre les parties. Néanmoins, la Cour a retenu les images produites par la caméra car aucune des trois conditions mentionnées plus haut n’étaient remplies. Plus concrètement, la Cour précise que dans les procédures judiciaires, il est possible d’utiliser des images de caméra par méconnaissance de la loi sur les caméras de surveillance (la vidéosurveillance secrète par exemple), où l’on est représenté de manière reconnaissable, sans que la présence de la caméra de surveillance ne soit révélée.

Bodycams

Ces dernières années, le Corps de police d’Ostende a été victime à plusieurs reprises d’accusations gratuites sur notamment la violence policière et le racisme, qui ont été diffusées sur les réseaux sociaux par vengeance, ignorance ou simplement sensationnalisme. Philip Caestecker: « Les fausses allégations contre mes agents sont un phénomène récurrent. Cela me révolte. On ne voit jamais le contexte global mais par la manipulation de fragments d’images, on refait l’histoire qui n’a finalement plus grand-chose à voir avec les faits réels. La désinformation délibérée pour nuire doit cesser. Cela crée une méfiance croissante à l’égard de la police et de la frustration parmi mes agents qui sont constamment sur la défensive et doivent se justifier ad nauseam alors qu’ils ont suivi correctement les procédures existantes. En outre, la violence envers la police ne cesse d’augmenter. Une réprimande banale ou un contrôle d’identité peut rapidement déraper. »

Tant le Chef de Corps que les agents de police sont donc ravis qu’Ostende investisse dans 64 bodycams qui seront portées lors d’interventions par les patrouilles à vélo (fox-en), le service à la circulation, la police des plages et la brigade canine mais aussi les équipes d’intervention classiques. D’autres services opérationnels en seront équipés selon la mission. « A chaque intervention, on sort rapidement le smartphone et la découpe d’images commence. Nos bodycams filmeront toute l’histoire, du début à la fin. Cela devrait mettre un terme aux discussions interminables et au harcèlement. Les images fournissent un enregistrement objectif, un meilleur rapportage et un traitement plus précis de la plainte. Elles représentent aussi un support lors des constats d’infractions. Je ne manquerai pas non plus d’utiliser nos images contre ceux qui veulent consciemment noircir mes agents en diffusant des fausses informations, des fakes news. Les allégations diffamatoires envers la police doivent cesser. »

Les bodycams ont aussi un effet dissuasif. Chaque fois que des violences (verbales ou physiques) sont commises envers des agents de police, les critiques disent avec force qu’il faut punir sévèrement cela. Malheureusement, cela reste souvent lettre morte au tribunal, souvent par manque de preuves suffisantes. Les bodycams vont permettre de visualiser l’agression et de fournir des preuves indiscutables. Chaque bodycam sera munie d’un autocollant indiquant que l’intervention peut être filmée.

« Les caméras sont un instrument utile mais pas une solution miracle » conclut Philip Caestecker. « Elles nous permettent d’avoir plus d’yeux sur le terrain mais elles ne peuvent pas exclure tous les délits ni résoudre tous les problèmes. Le travail de la police, c’est bien plus que ça. »

Par Rudy Gunst

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