TENDANCES
New Security Magazine 146 – avril 2018
Alain Collier évoque les tendances de la vidéosurveillance pour 2018
« Se distancier d’une approche purement analytique du risque »
Axis Communications et le bureau d’étude IHS Markit sont parvenus à la conclusion que 2018 sera marquée par huit tendances en matière de vidéosurveillance à l’échelle mondiale. Un point de vue largement partagé par Alain Collier, membre de l’Assemblée générale du Centre for Policing & Security. Le chef de la police locale de Sint-Niklaas est d’avis que celles-ci seront également décisives en Belgique. « Mais ce qui me manque dans les tendances, ce sont les limites légales, dont il faut toujours tenir compte avant toute chose. »
La protection de la vie privée est clairement le cheval de bataille d’Alain Collier. Il donne des conférences et enseigne la sécurité partout dans le pays, mais inutile de chercher une photo de lui dans les médias. « J’y veille. Je ne veux voir de photo de moi dans aucun média. »
La loi sur la protection de la vie privée n’est pas seulement essentielle pour lui personnellement, mais aussi de manière générale, lorsqu’il s’agit du traitement des données enregistrées par les caméras de sécurité, ce qu’il souligne dans toutes ses réponses à nos questions. « Je ne trouve pas que cette préoccupation se reflète dans les tendances que nous avons observées, et c’est vraiment regrettable. Les installateurs, les spécialistes des TIC, les acteurs du monde de la construction, les conseillers en sécurité, etc. – tous vont devoir se distancier d’une approche purement analytique des risques. À l’avenir, quiconque fournit des solutions de sécurité devra tenir compte des limites légales. Et pour le traitement des données personnelles, ces limites sont fixées par notre législation sur la protection de la vie privée. Cette législation existe depuis 1992, et même si elle n’a guère été appliquée ces dernières années, elle est devenue un thème à la mode parce que tout le monde dispose désormais d’un outil permettant d’enregistrer les données d’autrui. La loi sur la protection de la vie privée déterminera le type de solution à proposer dans le cadre d’une approche axée sur le risque. Elle sera prédominante et jouera un rôle clé dans les années à venir en raison du développement du règlement général sur la protection des données (le GDPR) en Europe. »
Faire évoluer les mentalités
« Tout cela implique un changement des mentalités. Les informaticiens pensent en termes d’informatique. Les architectes pensent uniquement en termes d’architecture. Les conseillers en sécurité pensent toujours en termes d’analyse des risques. Par conséquent, un revirement majeur s’impose. Non seulement dans la construction, mais aussi dans l’utilisation des systèmes. Ceux qui, tiennent pour ainsi dire le « joystick » doivent constamment se demander : « puis-je le faire ou non ? » Ils vont devoir rester très vigilants. Aujourd’hui, on a souvent tendance à suivre le raisonnement suivant : on a besoin d’un système de vidéosurveillance, on examine plusieurs systèmes, et on finit par en choisir un, histoire d’avoir la conscience tranquille. Mais cette façon de réfléchir est erronée, car elle n’englobe qu’une partie de l’approche du risque. Il y en a une seconde, qui doit permettre de savoir comment agir dans le cadre des contraintes juridiques. »
Ce changement de mentalité est un processus de longue haleine. « C’est clair », commente Alain Collier. « Et c’est même un processus continu. On commence par donner une formation dans laquelle on attire l’attention sur les problèmes. C’est de la sensibilisation. Mais quelques mois plus tard, la routine se réinstalle et l’on oublie ce qui a pourtant été expliqué clairement. Il faudra constamment rappeler les limites légales aux responsables, tant dans le privé que dans le secteur public. C’est un défi. Le GDPR prévoit un délégué à la protection des données, quelqu’un qui surveille l’efficacité du traitement des données à caractère personnel. Mais j’ai l’impression que ces personnes sont généralement choisies dans le monde des TIC. Elles se concentrent sur l’aspect structurel, sur la construction de systèmes, donc sur la technique proprement dite, mais pas sur leur utilisation par les agents de sécurité. Je ne reproche rien au personnel des départements techniques. Ce sont des techniciens qui pensent à la construction et au développement des réseaux. Mais il s’agit principalement de ceux qui sont impliqués dans le traitement des données à caractère personnel. De ceux à qui on a confié la responsabilité de s’en occuper. »
In the cloud
« Avec une caméra, on peut tout faire. Les vendeurs expliquent avec enthousiasme qu’on peut détecter un bouton sur le nez de quelqu’un à 200 mètres. Mais est-ce légal ? Peut-on le faire dans ces circonstances ? Ce n’est pas cela qui va perturber l’installateur, car plus l’appareil est efficace, plus le rendement est élevé. L’utilisateur, par contre, est responsable de ce qu’il fait avec la caméra. Le nouveau sentiment de sécurité doit tenir compte de la législation. On assiste à un immense glissement de la limite entre la liberté individuelle et l’intérêt public, et nous devons être très prudents par rapport à cela. Bien sûr, certaines mesures sont nécessaires dans la lutte contre le terrorisme, mais il faut faire attention à ne pas aller trop loin. C’est un débat difficile, car à l’heure actuelle, tout est possible du point de vue technique, surtout avec le stockage d’images dans le nuage informatique (in the cloud). On a récemment vu comment certains sites russes piratent les systèmes dans le nuage et diffusent vos propres images, de votre vie privée ou de votre organisation, en temps réel sur Internet et totalement à votre insu. Le monde entier y a alors accès. On y retrouve aussi des images de caméras belges. C’est là que réside le danger. »
« Stocker les données de sécurité dans le nuage : oui, je suis un peu méfiant à ce sujet. C’est une question très intime, sensible pour l’individu, pour l’entreprise et pour la personne qui doit sécuriser les données. Il faut toujours être en mesure de protéger ses données au mieux contre les pirates informatiques. Si cela peut se faire de manière étanche dans le nuage, soit. Mais attention aux informaticiens, car ils croient que tout est possible. Ils cryptent les données, mais la clé elle-même constitue aussi un danger parce qu’une fois qu’un individu malintentionné met la main dessus, il a accès à tout, y compris aux images. Dans le passé, les connexions sans fil étaient faciles à intercepter. Maintenant, elles sont codées, décodées et à nouveau codées. Il y a donc tout de même une évolution positive. On pourrait peut-être faire de même pour le stockage des données dans le nuage. C’est alors l’aspect économique qui entre en jeu. Quoi qu’il en soit, la sécurisation de ces systèmes reste coûteuse. »
Peu d’entreprises supportent volontiers ces coûts. Mais souvent, indépendamment du prix, il y a aussi un manque de sensibilisation, estime Alain Collier. « Au début, les entreprises croient souvent que ce n’est pas nécessaire pour elles. La protection du système est considérée comme totalement futile et sans importance. Ce n’est que lorsqu’il a été piraté qu’elles paniquent, surtout à cause de la dégradation de leur image de marque, qui se traduit par une perte de revenus. En tant qu’entreprise, il s’agit simplement d’exiger des garanties avant d’acheter le système. Si l’installateur propose un concept, il faut demander immédiatement contre quoi le système est protégé, poser suffisamment de questions sur la technologie. Quelles sont ses capacités ? Est-ce qu’elle répond à vos besoins ? En tant que demandeur, c’est un réflexe qu’il faut impérativement avoir. »
IoT, deep learing et machine learning
L’Internet des objets (IoT) se développe lui aussi à un rythme effréné. Les responsables de la sécurité vont devoir se donner beaucoup de mal pour se conformer à toutes les règles.
« L’Internet des objets est en plein essor, explique Alain Collier. On ne reviendra pas en arrière. Dans le secteur public, les villes intelligentes en sont un bon exemple. Dans l’avenir, les voitures sans pilote se glisseront habilement dans la circulation. Dans le secteur privé, je pense aux caméras qui font des analyses prédictives afin d’anticiper sur les incidents. Le deep learning et le machine learning évoluent rapidement. Techniquement, tout est possible. Mais là aussi, il faut tenir compte de cet aspect capital qu’est la protection de la vie privée. Il faut prévoir des garanties pour les données à caractère personnel. Elles constituent la propriété individuelle de chacun. Que fait-on de ces données ? Certains ne s’en soucient guère, pour d’autres, leur échange n’est absolument pas à l’ordre du jour, et d’autres enfin refusent mordicus qu’elles soient diffusées à leur insu et partagées avec d’autres organisations à des fins commerciales ou même non commerciales. C’est pourquoi ce choix doit être intégré, y compris dans l’affectation du système de caméra. En bref, il faudra suivre les conseils contraignants de la masse. »
Informatique de pointe
Le commissaire est également convaincu que l’informatique de pointe (edge computing) est l’avenir du traitement et du stockage des données. « Je pense aux premières années des salles de suivi. À l’époque, chaque fournisseur liait une sorte de monopole au traitement des données. Nous devrons dépasser ce système et privilégier les plates-formes ouvertes. Non seulement pour les applications de sécurité et de protection, mais aussi, entre autres, pour la mobilité. Au lieu de devoir utiliser à chaque fois des bases de données et des logiciels distincts, nous devrons de plus en plus aller vers des plates-formes unifiées. »
Cybersécurité
Les cyberattaques affectent également la vidéosurveillance. Certains s’emploient à la manipuler, à la perturber ou même à la désactiver. « Reprenons l’exemple des sites internet russes, qui prouve que la cybersécurité prend de plus en plus d’importance. Les cyberattaques sont la nouvelle façon de se faire la guerre entre pays, sans aucune victime physique. J’insiste toujours sur l’importance de la préparation face au phénomène du cambriolage. Aujourd’hui, le malfaiteur n’a plus besoin d’aller sur place pour explorer les lieux. Il lui suffit de manipuler à distance le système de vidéosurveillance à partir son ordinateur portable. Y remédier demande des investissements massifs. »
Utilisation de drones
Alain Collier a également une opinion bien arrêtée sur l’utilisation des drones et le fait de s’en protéger. « Beaucoup, et principalement ceux qui ne sont pas très au courant de cela, estiment que les drones constituent le dispositif de sécurité ultime. Je n’y crois pas. Je crois en revanche qu’ils peuvent s’avérer des outils très utiles dans certaines circonstances où ils peuvent prouver leur valeur ajoutée. Cependant, les applications actuelles ne sont pas suffisamment avancées, et il reste encore beaucoup à faire. Les drones peuvent devenir un dispositif de soutien, mais leur utilisation doit tenir compte de la sécurité du public, des passants. Et c’est pourquoi leur champ d’application devra rester limité. »
Autres évolutions et idées
« Je ne pense pas que les fabricants chinois vont conserver leur actuelle position dominante sur le marché. D’autres acteurs mondiaux de la haute technologie revendiqueront de plus en plus leur rôle et se concentreront sur la qualité et la performance », prédit Alain Collier, qui distingue d’autres besoins dans le domaine de la technologie de la vidéosurveillance. « Des appareils multifonctionnels pour différentes affinités, comme une utilisation intégrée des caméras ; par exemple, les mêmes caméras pourraient faire payer les péages et protéger les zones à faibles émissions. Pourquoi aurions-nous besoin de plusieurs systèmes de caméras pour accomplir ces tâches ? Toutefois, j’aimerais ajouter d’emblée que notre loi sur la vidéosurveillance ne prévoit pas ce type de possibilité. Même chose pour les caméras mobiles, d’autant que dans ce domaine aussi, le respect de la vie privée pose des questions. »
« Autre point épineux : la vidéosurveillance des zones à risque comme les parcs industriels vulnérables aux cambriolages. Beaucoup d’entreprises n’ont pas la volonté individuelle d’investir collectivement pour sécuriser l’ensemble du site au moyen de caméras. La solidarité ne se manifeste qu’en cas d’épidémie de cambriolages touchant presque toutes les entreprises. On peut dire que cela correspond à l’individualisme de notre société dans sa globalité. Car si 25 entreprises s’adressent ensemble à un fournisseur, il est certainement possible pour un parc industriel d’obtenir une seule grande plate-forme ouverte, un seul dispatching contrôlant l’ensemble, et un seul contrat de maintenance. Pourquoi ne pas s’inspirer des achats groupés d’électricité ? »
Par Gianni D’Angelo
Photos © Securitas Belgium
Les tendances en bref
- Générer les données plus en périphérie : L’informatique de nuage et l’Internet des objets (IoT) augmentent considérablement la quantité de données transférées, traitées et stockées par les caméras de sécurité. C’est pourquoi l’informatique de pointe prendra de plus en plus d’importance. Le traitement des données s’effectuera de plus en plus à la périphérie du réseau, plus près de la source des données ; il faudra donc moins de bande passante pour la transmission entre capteurs, caméras et centre de données.
- Le marché chinois continue de croître : La Chine est de loin le plus grand producteur mondial de caméras de sécurité et d’équipements connexes. La part de marché chinoise devrait encore augmenter par rapport à l’offre d’équipements dans le reste du monde.
- Une intégration cloud to cloud plus poussée : « Comme de plus en plus d’entreprises fournissent des services de type cloud, le nuage est de plus en plus privilégié comme point d’intégration, au détriment des systèmes locaux traditionnels et malgré le passage à l’informatique de pointe. »
- Le deep learning et le machine learning entrent dans l’âge adulte : « Au fur et à mesure que les applications se développent, on voit se développer d’importantes possibilités d’analyse prédictive pour éviter les incidents. »
- Cybersécurité et GDPR incontournables : « Les cybercriminels continueront à chercher des failles dans les nouvelles technologies. Plus les appareils connectés sont nombreux, plus le nombre de vulnérabilités potentielles augmente. Par conséquent, la cybersécurité va devenir de plus en plus importante. Dans l’Union européenne, le règlement général sur la protection des données (RGPD) protégera les données des citoyens européens de manière uniforme, quel que soit l’endroit où ces données sont stockées et utilisées. Les systèmes de vidéosurveillance devront donc être optimisés en fonction des requêtes de données GDPR. »
- Le marché embryonnaire de l’Internet des objets est en train de mûrir : « L’IoT a atteint un point où il est crucial d’utiliser une architecture évolutive pour collecter et analyser correctement les données et gérer le réseau des appareils connectés. »
- La détection des drones est plus prioritaire que les drones eux-mêmes : « En raison de l’utilisation croissante des drones sur le marché de la sécurité, la priorité et l’argent doivent actuellement aller à la détection des drones (par exemple, aux boucliers virtuels) plutôt qu’aux drones proprement dits. »
- La tolérance aux erreurs est prise plus au sérieux : « Le secteur des systèmes de vidéosurveillance sera plus étroitement aligné avec celui des technologies de l’information, qui est plus rigoureux en termes de tolérance aux pannes et de capacités de basculement. »
Source : www.ifsecglobal.com





